Réussir lait 15 mars 2016 à 08h00 | Par Costie Pruilh

Les demandes de conversion en bio se bousculent

La crise du lait conventionnel pousse des éleveurs vers la bio. Malgré la progression de 5 à 7% par an du marché des produits laitiers biologiques , plusieurs intervenants du bio craignent une destabilisation des marchés en 2018.

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Les perspectives sont bonnes, au moins en volumes, mais la filière lance un message de prudence pour préserver l'équilibre des marchés.
Les perspectives sont bonnes, au moins en volumes, mais la filière lance un message de prudence pour préserver l'équilibre des marchés. - © C. Pruilh

La crise de la filière laitière conventionnelle pousse beaucoup d'éleveurs à s'interroger sur un éventuel passage en bio. Depuis fin 2015, les organismes de développement de la bio (Gab, Civam, chambre d'agriculture...) reçoivent beaucoup de demandes d'informations et de diagnostics. Cet afflux s'explique aussi par le fait que les transformateurs ont relancé les conversions, pour répondre à une demande en croissance. La demande intérieure croît en volume, et les marchés export se développent aussi, notamment la poudre de lait infantile pour le grand export.

" Le rythme actuel des conversions  - 145 conversions engagées en 2015 (recensement du Cniel) qui amèneront 56 millions de litres de lait bio supplémentaires sur le marché en 2017 - correspond à la croissance actuelle des débouchés (+20-25% sur trois ans)", plante Patrice Lefeuvre, président de Lait bio de France, une association regroupant des OP et des associations de coopérateurs. Lait bio de France se fixe pour objectif de veiller à l'équilibre du marché et à une bonne valorisation du lait.

De bonnes perspectives mais prudence

"On peut s'attendre à ce que la hausse de la demande se renforce encore avec une offre plus abondante, à condition que les transformateurs et les distributeurs innovent. Mais même avec une hausse plus nette de la demande, nous craignons un surplus de conversions en 2016, qui amène trop de lait en 2018 et déstabilise la filière. Nous pensons que des collecteurs suivront certaines conversions même s'ils n'en ont pas besoin, pour ne pas les laisser à la concurrence", développe Patrice Lefeuvre.

" Les transformateurs privés calent leur accompagnement des conversions sur la progression de leurs débouchés, soit un objectif de collecte supplémentaire de 20-25% en trois ans, indique Ivan Sachet, animateur de l'OP bio Seine et Loire (représentant 260 éleveurs livrant Lactalis, Triballat, Laiterie Saint Père, Sill, Danone, Montsûrs). Leur prime à la conversion est de 30 euros pour 1000 l, sauf Danone dont la prime est de 50 euros."

"Nous recevons plus de demandes de conversions que nous en avons besoin (+7 à 8% de volumes supplémentaires par an), indique Gérard Maréchal, en charge du bio chez Lactalis. Avec nos OP, nous devons trouver le moyen de bien appréhender les volumes (arrêts, conversions...). Nous voulons accompagner la conversion de ceux qui sont vraiment motivés par la bio, qui sont bons techniquement, dont le système perdurera. Quand un éleveur nous appelle pour savoir si nous le collecterons en bio, nous lui demandons de se faire accompagner, de réaliser les diagnostics technico-économiques, et nous vérifions qu'il maîtrise la qualité sanitaire de son lait." Lactalis ne contractualisera qu'avec des producteurs de sa zone de collecte bio (croissant Grand-Ouest, Nord, Grand-Est).

Attention à conserver le sérieux de la filière

Sodiaal lance un plan ambitieux pour répondre à deux gros marchés en progression : le lait conditionné et la poudre de lait infantile pour l'export (Europe et Asie). L'objectif affiché de la coopérative est de transformer 150 millions de litres de lait bio supplémentaires d'ici 2020 (actuellement près de 90 millions transformés), via des conversions d'adhérents Sodiaal, et via des contrats d'achat de lait auprès de Biolait et Eurial (lire Réussir Lait n° 299, page 18). Avec des réunions sur le terrain, Sodiaal lance un appel à ses adhérents dans six régions (Sud-Est, Auvergne, Sud-Ouest, deux régions de Bretagne, Pays de la Loire). "Dans le Nord et le Centre-Est, on étudiera les demandes là où il y a déjà un noyau d'éleveurs bio, ou une demande d'un petit collectif. Dans toutes les régions, l'idée est de ne pas avoir de producteur isolé. L'isolement est dur, avec peu d'échanges et d'entraide entre éleveurs, pas de services dédiés à la bio... Créer une zone de collecte bio, c'est autant important pour les coûts de collecte que pour la pérennité des élevages", souligne Jean-Paul Piquendar, directeur de Sodiaal Sud-Est.

Mises en garde sur les risques de la période de conversion

Christophe Baron, président de Biolait, rappelle qu'il y a un vrai manque de lait bio, partout en Europe. Mais Biolait ne se fixe pas d'objectif de conversions pour 2016. "Nous avons accompagné une dynamique de conversion depuis début 2015, qui s'est poursuit fin 2015 début 2016. Nous sommes en passe d'atteindre notre objectif de conversion (50 millions de litres), qui correspond à un tiers des demandes de nos clients. En ce début d'année 2016, nous recevons beaucoup de demandes d'éleveurs. Mais il faut éviter de déstabiliser la filière. Nous accompagnerons les projets qui nous semblent durables. Il faut d'abord faire évoluer son système vers plus d'autonomie. Il faut avoir une bonne assise financière au départ, car les aides PAC à la conversion arrivent avec plusieurs mois de retard et que bien souvent la production baisse. Biolait verse comme d'autres opérateurs une prime pendant la conversion (30 €/1000 l). Et nous versons une prime de 6000 euros à la reprise d'une ferme bio, pour éviter des retours au conventionnel."

L'équilibre de la filière bio dépendra aussi du renouvellement des générations. De nombreux départs en retraite sont attendus d'ici 2017-2018. Et la filière s'attend à ce que les départs ne soient pas tous remplacés.

Avoir une marge de sécurité financière

" Nous avons reçu une à deux demandes par jour d'étude pour une conversion ! ", pointe Pauline Woehrlé, responsable agriculture biologique et durable chez Eilyps, organisme de conseil en élevage en Ille-et-Vilaine. " La moitié a déjà des systèmes proches du bio. Une autre moitié est sur des systèmes très intensifs. Ils cherchent un prix du lait. Souvent, ils découvrent le cahier des charges."

Trouver une nouvelle cohérence demande souvent du temps

L'accompagnement des éleveurs demandeurs passe par un diagnostic technique (atouts et contraintes du système), une étude de conversion (impacts sur le système) et un diagnostic économique.

La situation économique de l'exploitation est analysée, et les besoins d'EBE pour les deux années de conversion et les trois années suivantes sont calculés. "Il faut que la somme prix du lait de base conventionnel+prime du transformateur + aide PAC (MAE système ou conversion) rapportée aux mille litres vendus, couvre au minimum le prix d'équilibre (360 euros/1000 l en moyenne en conventionnel, pour les clôtures de septembre 2015 en Ille-et-Vilaine). L'idéal étant d'avoir une marge de sécurité financière. Se lancer dans une conversion nécessite d'avoir une trésorerie solide pour faire face à la période de conversion où le coût de production est 'bio' mais pas le prix des produits. La bio n'est pas une voie de salut pour des exploitations en mauvaise situation économique, surtout si les éleveurs ne sont pas familiers avec les techniques de l'agrobiologie, qui demandent beaucoup d'informations et une remise en cause du système."

La bio demande une technicité élevée

Pour Eric Guihery, secrétaire national lait à la Fnab (1), "Il faut se donner du temps. La conversion, c'est plus que deux ans dans les faits. Avant, il y a le temps de la réflexion, de la formation, des échanges avec des éleveurs bio, et des diagnostics de faisabilité. Puis, il faut parfois faire évoluer son système vers plus d'autonomie, extensifier, reconquérir l'herbe... avant d'engager la conversion. Le parcours sera plus difficile et long pour des systèmes très intensifs à l'animal et à l'hectare." Enfin, pour la Fnab, intégrer une OP et s'investir dans la filière est aussi important, pour défendre une filière durablement rémunératrice.

(1) Fédération nationale d'agriculture biologique.

Patrice Lefeuvre, président de Lait bio de France.
Patrice Lefeuvre, président de Lait bio de France. - © A. Marlet

" Attention au mirage du prix du lait "

Pour Patrice Lefeuvre, président de Lait bio de France, il est important de maîtriser le rythme des conversions. Recommandations.

" Les éleveurs qui, dégoûtés par la crise dans le conventionnel, s'interrogent sur un passage en bio, doivent réaliser qu'ils vont entamer une conversion alors que le prix du lait est très bas en conventionnel. Or une conversion induit des bouleversements qui peuvent perturber l'efficacité économique du système en transition, surtout si elle est brutale et mal anticipée. Et ces éleveurs arriveront en bio au bout de deux ans, quand le prix du lait bio aura peut-être baissé à cause de marchés perturbés par l'afflux de lait bio, et que le prix du conventionnel sera remonté.

Nous mettons aussi en garde ceux qui spéculent sur les aides. Les Régions ont prévu leur budget en fonction du rythme de conversion des années précédentes. Elles répondront de façon différente face à l'afflux des conversions.

Cet emballement des éleveurs du conventionnel pour la bio nous inquiète aussi sur les engagements de la filière vis-à-vis du consommateur. Leur système sera t-il cohérent avec la bio ? S'ils continuent le maïs, quelle protéine utiliseront-ils ? À quel coût ? Avec quelles garanties de traçabilité ? Quand un marché se tend, il tente les fraudeurs.

C'est pour toutes ces raisons que nous prônons la régularité dans le rythme des conversions."

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